Textes pour l'oral séquence 2


 Objet d'étude : le personnage de roman, du XVIIe siècle à nos jours.
 Œuvre intégrale : Cannibale (1998) de Didier Daeninckx
 Problématique : Comment le personnage de roman nous donne-t-il accès à l’Histoire ?
 Quelles visions du colonialisme et du racisme Didier Daeninckx offre-t-il à travers Cannibale?

LE TEXTE 1 : L’incipit du roman
En voiture la vitesse émousse les surprises, mais il y a bien longtemps que je n’ai plus la force de couvrir à pied les cinquante kilomètres qui séparent Poindimié de Tendo. Le sifflement du vent sur la carrosserie, le ronronnement de la mécanique effacent les cris des roussettes1 perchées au sommet des niaoulis2. Je ferme les yeux pour me souvenir que là, juste après l’alignement des pins colonnaires, il fallait quitter la piste de latérite3, s’enfoncer dans la forêt et suivre les chemins coutumiers. Les anciens nous avaient appris à nous recueillir près d’un banian4 centenaire dont les racines aériennes formaient une sorte de passage voûté voué à la mort. On repartait. Le sentier se courbait sur le flanc de la colline, et il arrivait un moment où le sommet de la tête franchissait la crête. On retenait son pas, sa respiration. En une fraction de seconde, le monde changeait de visage. La terre rouge, le vert sombre du feuillage, l’habillage argenté des branchages disparaissaient, effacés par la saturation de tous les bleus de la création. On clignait des yeux pour discerner, au loin, la ligne qui mariait mer et ciel. En vain. Tout ici était aussi transparent que le regard. On s’habituait peu à peu à la vibration de l’air. L’écume traçait la ligne ondulante de la barrière de corail, et au large le sable trop blanc rayonnait autour des îlots.
L’écart que fait Caroz, pour éviter une fondrière5, m’arrache à ma rêverie.
– Excuse-moi, je l’ai vue au dernier moment. Je t’ai réveillé ?
– Non, je contemplais la baie de Hienghene… On n’arrive pas à y croire tellement c’est beau…
Caroz se met à rire. Il lâche le volant d’une main pour me taper sur l’épaule.
– Tu as raison, Gocéné ! C’est tellement beau comme paysage qu’on l’apprécie encore davantage les yeux fermés…
– Tu ferais mieux de regarder devant toi, au lieu de raconter n’importe quoi…
Cent mètres plus bas, deux cocotiers abattus coupent la piste. Caroz redevient sérieux. Il ralentit en freinant par à-coups.
Tu savais qu’il y avait des barrages dans le secteur ? J’ai écouté la radio avant de partir, ils n’en ont pas parlé.
– Non… Mais il fallait s’attendre que ça gagne du terrainTout le nord de la Grande-Terre est isolé du monde depuis des semaines, et il ne se passe rien. Personne ne veut discuter. Dans ce pays, la révolte c’est comme un feu de broussaille… Il faut l’éteindre au début. Après…
On distinguait maintenant la fourgonnette bâchée, une japonaise, dissimulée par un rideau de larges feuilles de bananier. Deux jeunes hommes vêtus de jeans, de tee-shirts bariolés, le visage encadré par la lourde coiffe rasta, se tenaient embusqués derrière la cabine du véhicule, leurs armes braquées dans notre direction.
L’emblème de la Kanaky6 flotte au-dessus de leurs têtes, accroché à l’une des pointes d’une fougère arborescente. Malgré moi, je me mets à parler à voix basse :
– Surtout, ne va pas droit sur eux… On ne sait jamais, ce sont des mômes… Prends légèrement vers la droite, et arrête-toi près du rocher en laissant le moteur tourner, je vais aller leur parler…
1Roussettes :grands mammifères de la famille des chauves-souris.
2Niaoulis : arbrisseaux qui produisent une substance odorante.
3Latérite : sol de couleur rouge brique que l’on trouve dans certaines régions tropicales.
4Banian : espèce de figuier.
5Fondrière : trou boueux dans une route.
6Kanaky : nom que les Kanaks donnent à leur île.


LE TEXTE 2 :
Nous avons embarqué le 15  janvier 1931, sur le Ville de Verdun. Nous vivions sur le troisième pont, comme des passagers de dernière catégorie. Il faisait trop chaud le jour, trop froid la nuit, et plusieurs d’entre nous ont contracté la malaria1 lors d’une escale aux Nouvelles-Hébrides. Il y a eu trois morts, si mes souvenirs sont exacts, dont Bazit, un Kanak albinos de Wé. L’équipage a jeté leurs corps à la mer sans nous laisser le temps de leur expliquer que l’on naît pour vivre avec les vivants, et que l’on meurt pour vivre avec les morts. Les morts ne peuvent vivre dans l’océan, ils ne peuvent pas retrouver leur tribu… Nous sommes arrivés à Marseille au début du mois d’avril, sous la pluie. Des autocars militaires attendaient sur le quai de la Joliette pour nous conduire directement à la gare Saint-Charles. Je ne connaissais que la brousse de la Grande-Terre2, et d’un coup je traversais l’une des plus vastes villes de France À l’époque, je n’étais jamais allé au cinéma. J’avais mal aux yeux à force de les tenir ouverts pour ne rien perdre du spectacle ! Les lumières, les voitures, les tramways, les boutiques, les fontaines, les affiches, les halls des cinémas, des théâtres Parvenus à la gare, nous n’osions pas bouger. Nous restions collés les uns aux autres, comme des moutons, effrayés par le bruit, les fumées, les râles de vapeur et les sifflements des locomotives. La fatigue m’a terrassé. Je n’ai presque rien vu du voyage, sauf un moment magique : un peu de neige qui tombait sur le Morvan3. Je restais le plus près possible de Minoé. Elle m’était promise, et j’avais fait le serment à son père, le petit chef de Canala, de veiller sur elle.
À Paris, il ne subsistait rien des engagements qu’avait pris l’adjoint du gouverneur à Nouméa4. Nous n’avons pas eu droit au repos ni visité la ville. Un officiel nous a expliqué que la direction de l’Exposition était responsable de nous et qu’elle voulait nous éviter tout contact avec les mauvais éléments des grandes métropoles. Nous avons longé la Seine, en camion, et on nous a parqués derrière des grilles, dans un village kanak reconstitué au milieu du zoo de Vincennes, entre la fosse aux lions et le marigot des crocodiles. Leurs cris, leurs bruits nous terrifiaient. Ici, sur la Grande-Terre, on ne se méfie que du serpent d’eau, le tricot rayé. Et encore… les gamins s’amusent avec. C’est rare qu’il arrive à ouvrir sa gueule assez grand pour mordre ! Au cours des jours qui ont suivi, des hommes sont venus nous dresser, comme si nous étions des animaux sauvages. Il fallait faire du feu dans des huttes mal conçues dont le toit laissait passer l’eau qui ne cessait de tomber. Nous devions creuser d’énormes troncs d’arbres, plus durs que la pierre, pour construire des pirogues tandis que les femmes étaient obligées de danser le pilou-pilou à heures fixes. Au début, ils voulaient même qu’elles quittent la robe-mission5 et exhibent leur poitrine. Le reste du temps, malgré le froid, il fallait aller se baigner et nager dans une retenue d’eau en poussant des cris de bêtes. J’étais l’un des seuls à savoir déchiffrer quelques mots que le pasteur6 m’avait appris, mais je ne comprenais pas la signification du deuxième mot écrit sur la pancarte fichée au milieu de la pelouse, devant notre enclos  : « Hommes anthropophages7 de Nouvelle-Calédonie ».
1 Malaria : maladie très contagieuse qui entraîne de très fortes fièvres.
2 Grande-Terre : nom de l’île principale qui constitue la Nouvelle-Calédonie.
3 Morvan : région de Bourgogne.
4 Nouméa : capitale de la Nouvelle-Calédonie.
5 Robe-mission : robe préconisée par les missionnaires, lorsqu’ils ont converti les Kanaks au christianisme.
6 Pasteur : prêtre chez les protestants.
7 Anthropophages : qui mangent de la chair humaine (synonyme de « cannibales »).


LE TEXTE 3 :
Nous étions à peine dehors qu’un nouvel éclair a déchiré le ciel. La ruelle n’offrait aucun abri. Nous nous sommes résolus à courir sous le déluge, sans trop savoir où nous menaient nos pas. Une rue, puis une autre, et une autre encore, jusqu’à retrouver l’avenue qui faisait face à l’Exposition coloniale. La pluie commençait à transpercer le tissu trop mince de nos vêtements. J’ai entrainé Badimoin vers des escaliers qui s’enfonçaient dans le sol. Il s’est arrêté net, ses chaussures en équilibre sur le nez de la première marche. Je me suis retourné.
Viens te mettre à l’abri…
Il a remué la tête, pris de tremblements. Les passants, tête rentrée dans les épaules, le bousculaient en maugréant1.
– Je n’ai pas le droit d’aller sous terre…
Je lui ai tendu la main.
Viens je te dis ! Le froid va te prendre… Tu vas tomber malade.
– Tu te souviens de Nehewoué qui vivait avec les morts qui dorment dans les branches des banians et les morts qui dorment sous la terre ?
Je l’ai tiré par la manche.
– Bien sûr que je m’en souviens. J’ai gratté avec lui le crâne et les ossements de mes oncles… Tu me raconteras un peu plus bas, à l’abri… Allez…
Rien n’y a fait. J’ai fini par grimper près de lui. Il a tourné vers moi son visage ruisselant d’eau.
– Il m’a dit qu’il avait vu le jour où les montagnes noires se sont fendues comme une noix de coco sous la pierre. La tempête mugissait plus fort que mille boeufs sauvages, le sol tremblait plus fort encore que mes mains. Des abîmes s’ouvraient sous les pas, appelant leurs victimes. Toute la tribu s’est réfugiée sous une grotte de corail qui surplombait le village et où reposaient les morts, depuis toujours. Nehewoué ne les a pas suivis. Il est resté dans la vallée. Pour lui, seuls les morts pouvaient demander asile aux vivants. Il s’est attaché au poteau central de la grande case. Le cyclone a tout détruit, sauf cette poutre, et l’eau est montée jusqu’à ses épaules. Quand le ciel s’est assagi, les montagnes noires s’étaient déchirées, comme des feuilles de bananier séchées, et leurs fragments énormes avaient comblé la grotte de corail, ensevelissant tous les siens… C’est ce jour-là que Nehewoué est devenu le gardien des morts qui dorment dans les branches de banians et des morts qui dorment sous la terre.
Je l’ai pris par les épaules, pour l’obliger à se retourner vers l’esplanade de Reuilly.
– Où vois-tu les montagnes noires ? Où vois-tu les banians, la grotte de corail ? Et cette petite pousse de vent, tu appelles ça un cyclone ? Viens, on va se reposer, le temps que la pluie cesse de tomber…
Il s’est laissé faire. Je l’ai senti se figer à nouveau quand un vacarme assourdissant est monté des profondeurs. À vrai dire, j’ai moi-même eu un mouvement de recul mais il était impossible de repartir en arrière : nous étions pris dans une foule humide, impatiente d’échapper au déluge. Un couloir voûté, recouvert de céramique blanche menait à une vaste salle violemment éclairée au milieu de laquelle trônait une sorte de petite maison. Les gens venaient y faire la queue avant de descendre d’autres marches. C’est de là que montait le bruit. Nous avons suivi le mouvement. Un homme habillé de bleu, assis sur un strapontin, a tendu la main gauche.
– Ticket, s’il vous plaît…
Ticket ! C’est quoi «ticket» ?
1En protestant, en grognant.


LE TEXTE 4 :
Le vent qui se lève sur la baie de Hienghene agite le drapeau de Kanaky, les branches des fougères arborescentes et les larges feuilles des palmiers. Au loin, après la masse sombre des falaises de basalte, les vagues paresseuses rident l’eau blanche du lagon. Kali se penche vers les braises pour allumer sa cigarette. Il tire plusieurs bouffées en silence avant de se décider à parler :
– Dis-moi, grand-père… Celui qui t’a sauvé la vie, à Paris, c’est l’homme qui conduisait la Nissan et qui t’a laissé ici tout à l’heure ?
Wathiock ne me regarde pas. Il fait semblant de s’intéresser au vol d’un couple de perruches autour d’un manguier.
–  Oui, c’est bien lui… Le vieux qui m’accompagnait et que vous avez chassé…
Kali mordille nerveusement son mégot. Il recrache le tabac qui s’est collé à ses lèvres.
– On ne pouvait pas savoir, sinon on vous aurait laissés passer…
– Le problème, c’est que, si tu nous avais ouvert le barrage, à l’heure qu’il est, tu ne saurais rien de lui !
Je tends mon verre à Wathiock pour qu’il me verse encore un peu de thé. Il entoure l’anse de la bouilloire pour ne pas se brûler.
– C’était un Caldoche qui visitait l’Exposition ?
J’aspire un peu de liquide sucré.
– Non… Il habitait dans la banlieue parisienne, à Saint-Denis, et travaillait sur les gazomètres du quartier de la Plaine… Il s’appelle Francis Caroz. Un ouvrier sans histoires, un homme qui ne supportait pas qu’on tue des innocents, qu’ils soient noirs ou blancs…
Kali jette son mégot dans les braises, d’une chiquenaude.
– Comment vous vous êtes retrouvés tous les deux ici, en Kanaky ?
– Il y a une quinzaine d’années, j’ai reçu une lettre de France. Sur l’enveloppe il y avait écrit : Monsieur Gocéné, tribu de Canala, Nouvelle-Calédonie. Un parent est venu me l’apporter jusqu’à Tendo. Ma petite-fille me l’a lue. C’était Francis Caroz. Il était retraité, et sa femme venait de mourir. Je lui ai répondu. Il est venu en vacances, pour découvrir notre pays. Le charme l’a ensorcelé, il n’est jamais reparti.
Je me lève.
– Mon histoire est terminée, il faut maintenant que je me remette en route.
Kali et Wathiock m’accompagnent, leurs fusils à la main, alors que je me dirige vers le petit sentier de montagne qui coupe à travers la forêt de niaoulis. Ils se décident à parler presque en même temps :
Grand-père, il y a une chose que tu as oublié de nous dire…
Je m’arrête pour les regarder. Leurs yeux brillent de malice. Kali se dévoue :
– Et Minoé, la fille du petit chef de Canala, tu l’as revue ?
– Elle m’attend là-haut, à Tendo, et avec tout ce qui se passe dans le pays, elle doit commencer à se faire du souci…
Je reprends mon chemin et me retourne une dernière fois avant de passer la crête de la colline. Les deux garçons me font des signes, grimpés sur les arbres couchés du barrage. Il me faut une heure pour atteindre le creek. Je longe les champs d’ignames et de taros de la tribu de Ganem quand deux hélicoptères déchirent le ciel en suivant le tracé du cours d’eau. Je les observe qui plongent vers la baie. Les premiers coups de feu claquent, éparpillant tous les oiseaux de la forêt. Une phrase me revient en tête :
– Les questions, on se les pose avant… Dans un moment pareil, ce serait le plus sûr moyen de ne rien faire.
Mon corps fait demi-tour.

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